Monday, August 17, 2015

Appartenance socioculturelle, Attributions causales, Effet du sexe, Influences inconscientes, Orientation scolaire, Stéréotypes

Effets de l’appartenance socioculturelle, du sexe et de la filière de formation de l’élève sur la perception qu’ont les enseignants des causes et sur les décisions de l’orientation : approche socio-cognitive.




L’orientation des élèves vers une filière générale et technologique ou vers une filière professionnelle dès le passage de la classe de 3e vers la classe de 2de est capitale. 

Elle détermine en effet les possibilités des choix socioprofessionnels qui s’offriront par la suite à l’élève.

(Duru-Bellat & Henriot-van Zanten, 1992 ; Guichard & Cassar, 1998 ; Guichard et al., 1994 ; Guichard & Huteau, 2001)



La décision de cette orientation, qui dépend tout à la fois des demandes des familles, des conseils des professeurs et des conseillers d’orientation psychologues, et revient à la fin au chef d’établissement, est supposée relever essentiellement des résultats scolaires de l’élève. 



L’appartenance sociale et le sexe ne devraient pas intervenir au nom du principe républicain et démocratique de l’égalité des chances. En est-il ainsi dans la réalité ? 

C’est la question à laquelle essaient de répondre de nombreux chercheurs en sciences sociales et humaines. 

Ainsi, de nombreuses recherches en sociologie de l’école (Dubet, 2004 ; Duru-Bellat & Henriot-van Zanten, 1992 ; Merle, 2002) mais aussi des recherches en psychologie sociale (Channouf, Mangard, Baudry & Perney, 2005 ; Dumora & Lannegrand, 1996) montrent qu’à dossier scolaire égal, les enfants sont orientés différemment en fonction de leur sexe et de leur origine socioculturelle. 

Les filles sont ainsi moins souvent orientées vers les filières scientifiques que les garçons et les enfants de milieux socioculturels bas sont plus souvent orientés vers les filières professionnelles que les enfants de milieux socioculturels élevés. 

En tant que reflets intériorisés de la réalité sociale, les processus perceptifs et cognitifs en œuvre dans ces entraves au principe d’égalité sont rarement conscients et c’est là que réside la difficulté qu’il y a à supprimer leurs effets. 

Ces influences non conscientes (Channouf, 2004) se fondent notamment sur une perception sélective de l’information et sur des stéréotypes implicites. 

Elles peuvent aussi s’ancrer dans des modes d’explication du processus d’orientation des élèves vers telle ou telle filière, c’est-à-dire dans le fait que ces orientations soient comprises par les enseignants comme déterminées de manière privilégiée par tel ou tel facteur (ces explications pouvant différer notamment en fonction de la filière de formation vers laquelle les élèves sont orientés)


Ces attributions causales, par ailleurs liées à de nombreux facteurs sociologiques et psychosociaux (Dubois, 1987, 1994), peuvent, à leur tour, générer des effets sur la réussite scolaire de l’élève. 


En effet, si on considère qu’une filière est choisie par défaut (facteurs externes du choix) donc plutôt subie, alors on risque non seulement de déduire que les élèves qui s’y trouvent ne sont pas de bons élèves, mais on risque également de déduire qu’ils ne sont pas « motivés » par le cursus qu’ils n’ont pas choisi librement de suivre. 

Qu’elles soient intentionnelles ou non, ces inférences inconscientes risquent d’avoir un impact sur les attitudes (Greenwald & Banaji, 1995) des enseignants en conduisant aux phénomènes de prophéties auto-réalisantes (Snyder, 1984), ce qui risque d’accentuer encore davantage les inégalités. 

Ces inférences sont possibles dès lors que les décideurs de l’orientation scolaire ont des informations sur les appartenances sociales (en l’occurrence sur l’appartenance socioculturelle et sur le sexe) des élèves. 

Les mécanismes cognitifs en œuvre dans ces cas sont totalement automatiques donc inconscients et incontrôlés (Devine, 1989). Ils relèvent essentiellement de ce que les psychologues sociaux ont appelé les stéréotypes implicites que nous rappelons brièvement.
Se former une impression sur autrui se fait souvent de manière plus ou moins spontanée. 

Aussi, des informations traitées de manière inconsciente peuvent influencer ou déterminer l’impression qu’une personne se fait d’une autre personne. 

Au cours d’une expérience, Devine (1989) a présenté, durant 80 millisecondes, des mots liés au stéréotype du Noir en vigueur à cette période aux États-Unis tels que « paresseux », « athlète », « jazz », « Harlem », « ghetto », « basket-ball », etc. 


Selon la condition expérimentale, ces mots représentaient 80 % ou 20 % des items de la liste, le reste étant des mots neutres. Ensuite, chaque sujet devait donner son impression sur un individu-cible d’origine ethnique indéterminée et décrit de manière assez sommaire. 

La description était ambiguë et permettait ainsi de décrire le comportement de l’individu aussi bien comme agressif que comme non-agressif. 

Les résultats montrent que les participants de la condition expérimentale contenant 80 % de mots stéréotypiques du Noir jugent l’individu-cible comme étant plus hostile que les participants placés en condition de 20 % de mots stéréotypiques. 

Ce résultat est observé aussi bien auprès de participants qui adoptent (consciemment) les préjugés sur les Noirs qu’auprès de ceux qui les refusent et les jugent infondés et injustes. 

Cela confirme l’idée que les stéréotypes et les préjugés peuvent être activés de manière automatique et opérer en dehors de toute conscience et de tout contrôle conscient. 

Devine montre ainsi que même si nous refusons consciemment des stéréotypes parce que nous les jugeons infondés, s’ils font partie de l’héritage collectif de la société dans laquelle nous vivons, ils seront automatiquement activés dès que nous percevons un membre du groupe concerné par ces stéréotypes. 

Nous pensons que ce mécanisme d’activation inconsciente des stéréotypes sociaux peut générer des effets sur la perception des déterminants des choix de l’orientation en termes attributifs. 

Aussi, on peut se demander si la perception qu’ont les enseignants des facteurs déterminant l’orientation à l’issue d’une classe de 3e (premier palier d’orientation vers la voie d’enseignement général et technologique ou professionnel), peut être influencée par des variables comme le type de formation suivie, le milieu socioculturel et le sexe des élèves. 

L’objectif de notre étude est, par conséquent, de comparer, chez des enseignants du premier cycle du secondaire, la perception de la causalité de l’orientation en fonction de la filière de formation (seconde générale et technologique versus seconde professionnelle), de l’appartenance socioculturelle (favorisée versus défavorisée) et du sexe des élèves (fille versus garçon)

Si ces attributions sont activables par les stéréotypes sociaux liés au sexe et à l’appartenance socioculturelle, les stéréotypes ne se forment pas ex nihilo. 

Ils proviennent des connaissances plus ou moins explicites que détiennent les professeurs soit intellectuellement soit à travers des années de pratique professionnelle sur la sociologie de l’orientation. 

En effet, il existe des effets réels de l’appartenance socioculturelle et du sexe sur les décisions d’orientation.




Sources:


Corinne Mangard est conseillère d’orientation psychologuemaître de conférences au Centre de formation des conseillers d’orientation psychologues (CEFOCOP) de l’université de Provence.
 Elle est membre du laboratoire de recherche PSYCLÉ (Psychologie de la cognition, du langage et de l’émotion), université d’Aix-Marseille 1. Contact : PSYCLÉ, université d’Aix-Marseille 1, 29, av. Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence Cedex 1. 



Ahmed Channouf est maître de conférences, HDR, au Laboratoire de psychologie sociale de l’université d’Aix-Marseille 1 à Aix-en-Provence.


 Thanks. 

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