Dans son livre de 1975 La Philosophie d’Andy Warhol, l’artiste
raconte ses premiers contacts avec la télévision.
Tout a commencé en 1955
lorsqu’il décida de voir un psychiatre pour résoudre des problèmes relationnels.
La cure n’avançait guère, mais en rentrant de chez son psy, Warhol acheta un
jour une télévision noir et blanc.
Citation: Je l’ai ramenée dans l’appartement où je
vivais seul, et aussitôt j’ai laissé tomber la cure avec le psychiatre. A.W
Donc à
la fin des années 1950, j’ai entamé une histoire d’amour avec ma télévision, qui
a continué jusqu’à aujourd’hui, quand je m’amuse tout seul dans ma chambre à
coucher avec jusqu’à quatre TV en même temps L’histoire d’amour d’Andy Warhol
pour la télévision était, pour quelqu’un de sa génération, assez risquée.
Warhol
est l’un des rares artistes de son époque à avoir admis publiquement qu’il
aimait la TV, et à avoir même travaillé étroitement dans l’industrie de la
publicité télévisuelle.
De fait, tout au long de sa carrière, Warhol a fait
beaucoup de télévision, depuis les années 1950 lorsqu’il travaillait auprès de
chaînes télévisées pour un designer graphique, durant les années 1960 et 1970
avec une série d’enregistrements vidéos et de diffusions expérimentales, avec un
point culminant dans les années 1980 lorsqu’il produisit trois séries pour la
télévision câblée (dont la dernière fut diffusée sur MTV)
Andy Warhol’s Fifteen
Minutes, episode 1 (MTV, 1986) Au vu de son intérêt constant pour la TV, aussi
bien comme spectateur que comme producteur de programmes, les souvenirs de
Warhol sur l’achat de sa première TV sont révélateurs.
Il faut toutefois moins
les entendre comme une confession intime que comme une philosophie de la
télévision.
Loin du discours de la théorie des médias qui prenait forme dans les
années 1970, cette philosophie renvoie la télévision à sa relation au quotidien,
aux espaces intimes du chez soi, et au type de cure par la parole que l’artiste
n’avait pas pu trouver chez son psy.
Les productions télévisées de Warhol ont
bien eu pour objet des paroles banales de tous les jours, elles ont gravité
autour des genres de programmes associés au quotidien des femmes dans l’Amérique
du dernier quart du XXesiècle (les talk shows, les émissions de mode, de
maquillage, les soap opéras)
Pour Warhol, la télévision n’est pas quelque chose
à quoi il s’est adonné « après » son travail artistique.
C’est plutôt quelque
chose qu’il a fait en parallèle à ses activités dans les autres médias durant
toute sa vie, quelque chose qui lui a ouvert une gamme de possibilités que les
autres médias (la peinture, la musique) ne lui permettaient pas d’envisager.
L’auteur ne cherche pas ici à proclamer que Warhol a fait de la TV un art,
ni à démontrer que ses productions télévisuelles étaient intentionnellement
révolutionnaires dans le sens de l’activisme vidéo.
Elle est davantage
intéressée par la façon dont Warhol a utilisé les genres de la TV commerciale
quotidienne pour investir et parfois réarranger les modes de représentation
routiniers.
Même si, comme tout ce qu’a fait Warhol, ces usages de la télévision
ont toujours été orientés par son flair très particulier pour l’auto-promotion,
ses apparitions et ses productions télévisuelles révèlent une contre-logique qui
prend à rebours l’orientation de l’industrie télévisée nord-américaine, axée
autour d’un public de consommateurs dominé par le modèle de la famille
traditionnelle.
Dans les années 1964-1965, Warhol a co-réalisé un film inachevé
intitulé Soap Opera,qui réarticulait de façon remarquable la relation entre
publicité et narration sur le petit écran.
Soap Opera mêlait des scènes
improvisées par des acteurs de son cercle se livrant à des activités
quotidiennes diverses (ranger ses courses en rentrant du supermarché, se
quereller au téléphone, s’embrasser, danser) avec des publicités
pour différents produits ménagers (du savon à tapis, du shampoing, du
déodorant).
Au titre d’une réclame pour le Beauty Set Shampoo, une modèle se
trouvait soumise à diverses tortures pour prouver que ses cheveux pouvaient
tolérer les pires formes de maltraitance (depuis un trajet en voiture
décapotable jusqu’à l’insertion dans une machine de simulation des ouragans).
Avec des scènes de sexualité explicite (hétéro, homo, auto), filmées d’une façon
parfaitement banalisée, et avec des annonces publicitaires aussi extravagantes,
on ne sait jamais vraiment qui fait promotion de quoi.
Est-ce que les scènes
relatées servent à promouvoir les produits commerciaux, ou est-ce que ce sont
les publicités qui rendent plus attractives les tableaux cinématiques de
Warhol ?
La première diffusion d’une émission produite par Warhol fut une
annonce publicitaire réalisée pour le restaurant new-yorkais Shrafft’s et
promouvant ses crèmes glacées (Underground Parlor).
Avec une esthétique
psychédélique et une signature finale annonçant que Cette glace au chocolat a
été photographiée par Andy Warhol, la publicité fut un énorme succès.
Non
seulement elle attira les commerciaux vers Warhol et les artistes qui lui
étaient associés, mais elle fut aussi saluée par le monde de l’art comme une
œuvre comparable aux vidéos abstraites d’un Nam June Paik.
La présence la plus visible d’Andy Warhol
dans le monde de la télévision a été celle des interviews qu’il a données dans
les différents talk-shows des années 1960 et 1970.
Ces apparitions publiques
étaient pour lui l’occasion de donner de la visibilité à un contre-public
queer : le Pop était un moyen de conférer à des marginaux comme lui une place
d’insiders au sein du paysage médiatique et commercial américain.
Qu’il parle de
pratiques sexuelles déviantes, de drogues, de happenings ou de biographèmes
sulfureux, les apparitions télévisuelles de Warhol cassent la gestion routinière
des normes et des scandales qui rythme le quotidien de la télévision.
Alors que
les médias de l’époque représentaient l’homosexualité, l’addiction aux drogues
et la déchéance comme des problèmes sociaux concentrés dans le monde flamboyant
des célébrités, la TV de Warhol montrait des queers, des drogués et des stars en
loques dans leur vie banale, ordinaire, ennuyeuse – c’est-à-dire des gens qui
avaient aussi une vie quotidienne sans glamour particulier, et pas seulement
comme des célébrités pétries de passions, de scandales et de culpabilité.
De
même qu’Henri Lefebvre a perçu au sein du quotidien une force éruptive riche
d’imprévisible et d’altérité dans la France de l’après-guerre, de même Warhol
a-t-il recouru à des genres pour femmes – les soap opéras, les talk shows,
les émissions de mode – pour ouvrir un espace médiatique aux modes de vie
subalternes.
Prise dans son ensemble, la TV d’Andy
Warhol révèle à la fois les possibilités et les limites que la télévision
commerciale pouvait offrir aux USA dans la seconde partie du XXe siècle.
Son
penchant vers le commercialisme lui a donné accès à un luxe que la plupart des
artistes vidéo de son époque ne pouvaient pas s’offrir : il avait son propre
studio et pouvait utiliser son « business art » pour financer ses propres
projets télévisuels.
À partir des années 1970, il était devenu un conglomérat de
média à lui tout seul. Et pourtant, comme le suggèrent ses différentes
productions, il ne s’est jamais conformé aux attentes de la TV commerciale.
Avec
ses vidéos regroupées sous le titre de Factory Diairies, Warhol a enregistré
depuis 1965 des fragments apparemment insignifiants de la vie quotidienne de ses
proches et de ses visiteurs.
Sur le modèle de l’écriture quotidienne de journal
intime, un autre genre généralement perçu comme féminin, il filme des gens qui
se montrent (souvent très mal à l’aise) devant la caméra, racontant des choses
généralement très banales.
Outre des scènes saisies au vol, comme une coupe de
cheveux exécutée sur l’escalier de sécurité, il tenta de produire des soap
opéras (Vivian’s Girls, 1973, 10 bandes vidéo ; Phoney, 1973, 23
bandes ; Flight, 1975, 7 bandes) qui racontent des histoires plus ou moins
continues et fictionnelles, jouées par des amis et des acteurs improvisant
librement sur un thème vaguement défini, dans la Factory ainsi que dans quelques
tournages en extérieur.
Entre 1979 et sa mort en 1987, Warhol a produit trois
séries différentes pour les réseaux câblés.
Contrairement à
ses soaps expérimentaux, il a utilisé pour ces séries les ressources du montage
rapide, de la couleur et des effets numériques.
Conçues en parallèle avec son
magazine à succès Interview, ces émissions étaient remplies de stars engagées
dans la promotion tous azimuts de sa propre célébrité comme business artist.
Avec Fashion(commencé en 1979), il montrait des scènes de maquillage vantant la
différence entre l’avant et l’après, déplaçant occasionnellement la
scène depuis un studio anonyme vers des drag clubs fameux, où se côtoyaient
designers célèbres et clients anonymes.
Avec Andy Warhol’s TV (1980-1982)
et Andy Warhol’s Fifteen Minutes (1986-1987), il mêlait des stars du rock et de
la new wave (Hall and Oates, Debbie Harry), des artistes (Cindy Sherman, David
Hockney), des grands couturiers (Giorgio Armani, Perry Ellis) avec un
rassemblement de modèles, réalisateurs, danseurs, acteurs de séries télévisées
et auteurs littéraires. .
Les scènes montraient souvent des moments de
maquillages, de transformations d’images et de rôles sexuels, brouillant les
frontières entre drag, haute couture, culture populaire et beaux arts, ainsi
qu’entre les sujets qu’il est approprié et ceux qu’il est impossible d’aborder dans un média majoritaire.
Le parcours de Warhol aux frontières de la
télévision est symptomatique des tensions de son époque et n’apporte sans doute
aucune solution exemplaire.
Son implication dans des projets télévisuels n’était
cependant pas simplement une stratégie pour gagner de l’argent.
Il en a profité
pour proposer un moyen d’utiliser les genres de la culture télévisée majoritaire
pour augmenter la visibilité de la vie quotidienne de subalternes que les
chaînes de télévision occultaient ou stéréotypaient.
Il a désamorcé le scandale
de la différence en présentant des drag queens, des homosexuels et des artistes
queer dans le cadre de formats télévisuels balisés et ordinaires.
Au risque de
surévaluer ses efforts, l’auteur considère qu’il est essentiel de considérer son
travail sur la télévision comme une tentative significative de réintégrer au
domaine du quotidien un large groupe de citoyens pour lesquels 15 minutes de
célébrité télévisée ne constituait pas seulement une excitation narcissique
triviale, mais faisait intimement partie de dialogues sociaux et de potentiels
de transformation essentiels à la culture médiatique du XXe siècle.
Source Lynn Spigel.
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